Les entrepreneurs et le risque : ce que cela dit des tendances entrepreneuriales.

par Arnaud LACAN
Professeur de management KEDGE Business School – Chercheur associé AMSE.
Titulaire de la Chaire AGIPI KEDGE « Le travail indépendant et les nouvelles formes d’entrepreneuriat« 

L’entrepreneuriat : une histoire à futur succès ?

L’entrepreneuriat se développe et si la France compte aujourd’hui environ 3 millions de travailleurs indépendants1, cette forme d’entrepreneuriat pourrait être amenée à plus se développer alors que 41 % des créations d’entreprises sont déjà des micro-entreprises. D’abord parce que l’entrepreneuriat individuel connaît un regain d’intérêt via le régime du micro-entrepreneur. Ensuite parce qu’il offre des alternatives intéressantes pour lutter contre le chômage et organiser le retour au travail (plus de 5 % des chômeurs créent leur micro-entreprise pour organiser leur retour à l’emploi2). Enfin, parce qu’il semble répondre à des aspirations nouvelles en matière d’activité professionnelle et que les créateurs d’entreprise individuelle sont de plus en plus jeunes3. Au global, ce sont donc 591 000 entreprises qui ont été créées en 2017 en France, soit 7 % de plus qu’en 2016, les créations d’entreprises atteignant ainsi leur plus haut historique depuis 2010.

Entrepreneuriat, risque et stress.

Dans toute création d’entreprise la prise de risque est incontournable, surtout dans les petites structures où tout, ou presque, repose sur les épaules du chef d’entreprise. C’est donc un élément de définition des entrepreneurs, au moins indépendants, qui « sont des personnes qui exercent à leur compte une activité économique, en supportant les risques de cette activité4 ». Prendre des risques fait partie du quotidien des entrepreneurs mais le rapport au risque varie et son analyse permet de saisir les tendances de l’entrepreneuriat et de l’état d’esprit des créateurs d’entreprise. En effet, selon la gestion du risque et la réponse apportée en terme de couverture, les situations psychologiques et matérielles des entrepreneurs diffèrent, le risque étant anxiogène pour l’entrepreneur et source de fragilité pour l’entreprise. Une mauvaise appréhension du risque engendre du stress pour l’entrepreneur qui perd en efficacité car le risque est facteur de stress et le stress est facteur de sous performance. Issu des disciplines biologiques et médicales, le stress peut être défini comme un état qui menace l’équilibre interne de l’organisme. Le stress peut donc être considéré comme un élément d’un processus complexe, à la fois biologique, psychologique et social en réponse à une situation aversive5. La prise en compte des causes du stress est donc très importante dans la démarche entrepreneuriale et une approche globale incluant organisation, environnement et politiques de risque et de santé apparaît aujourd’hui indispensable.
Devenir entrepreneur est un risque assumé. La prise de conscience de ce risque peut se traduire par la mise en place d’actions concrètes dont l’adhésion à des contrats santé et prévoyance. Mieux couverts, les entrepreneurs sont plus sereins. Si, globalement, les entrepreneurs semblent plutôt avertis sur la question du stress et du risque dans leur démarche entrepreneuriale, tout n’est pas toujours bien maîtrisé…

Le rapport au risque.

En décembre 2018 a été réalisé le troisième « Baromètre de la prise de risque des entrepreneurs et indépendants » par OpinionWay pour AGIPI, une association d’assurés pour la retraite, l’épargne, la prévoyance et la santé, partenaire des indépendants depuis plus de 40 ans6. Cette étude réalisée auprès de 800 chefs d’entreprise, dirigeants et artisans-commerçants à la tête de structures de 0 à 9 salariés, nous apprend beaucoup sur le rapport au risque des entrepreneurs.
La prise de risque est aujourd’hui anticipée parce qu’elle répond à une logique d’indépendance et de liberté (pour 65 % d’entre eux c’est la première raison d’entreprendre) et que cette décision est choisie et murie à 90 %. Toutefois, si la prise de risque est bien mesurée sur les risques financiers (rémunération, couverture sociale, coût des charges, retraite…) elle l’est moins sur les autres (vie personnelle, santé, surcharge de travail…). Pour faire face à cette difficulté les entrepreneurs mettent en place des stratégies d’information et 78 % se disent bien informés sur la gestion de ces risques, du risque financier au risque technologique en passant par le risque conjugal ou familial… Nous observons désormais des entrepreneurs sereins face à leurs risques et 88 % pensent bien les gérer.
Le rapport au risque semble aussi être plus maîtrisé par les jeunes entrepreneurs des startups puisque 63 % de ceux-ci ont déjà pris des risques ayant connu un échec précédent (49 % d’entre eux) alors que pour les entrepreneurs plus classiques, 55 % avaient déjà pris des risques mais seulement 30 % d’entre eux avaient connu l’échec. Nous sommes désormais plus proche d’un modèle entrepreneurial nord-américain où la possibilité de l’échec fait partie de la démarche.
Enfin, dans la série des risques à couvrir, la santé est un risque que près de 75 % des entrepreneurs souhaitent couvrir tant elle détermine leur capacité de s’impliquer dans l’entreprise. C’est donc sans surprise que la plus grande majorité de ces entrepreneurs détiennent au moins une assurance arrêt de travail ou invalidité, une assurance décès ou une garantie des accidents de la vie. En revanche, la préparation de la retraite n’est plus un risque aussi préoccupant que par le passé et presque 1 entrepreneur sur 2 considère que ne pas s’en préoccuper n’est plus un risque. Étonnamment, c’est hors entreprise que se trouve la menace la plus forte puisque, pour 54 % des entrepreneurs, c’est la concurrence qui est le risque majeur pour l’entreprise. Plus préoccupant encore, le recrutement d’un collaborateur est vécu comme un risque pour 47 % des entrepreneurs et même pour 57 % des créateurs de startups…

Les tendances que cela révèle.

Ce baromètre est révélateur de tendances entrepreneuriales nouvelles ou renforcées. D’abord le recul d’une certaine forme d’aversion au risque. Chez les jeunes générations et dans les start-ups en particulier, les risques sont moins facteurs d’empêchement que par le passé. Ce phénomène est non seulement générationnel – les jeunes générations n’ont pas le même rapport au travail institué – mais aussi sociétal avec une pluralité des activités et, surtout, une conscience claire que la vie professionnelle sera une succession d’expériences différentes. Il révèle ainsi un ancrage dans le présent. C’est le retour du ici et maintenant et de la vision présentéiste du monde. La vision courtermiste du risque l’emporte comme en témoigne le fait que moins d’1 jeune start-uper sur 2 prend des dispositions pour préparer sa retraire. Puis, malgré les risques qu’elle comporte, la décision d’entreprendre est voulue et non subie dans 90 % des cas. En effet, 65 % des entrepreneurs et indépendants se sont lancés pour se mettre à leur compte et gagner en liberté. Il s’agit d’une véritable rupture avec l’entrepreneuriat d’il y a dix ou quinze ans.

La gestion du risque est une variable de performance pour les entrepreneurs. Couverts et donc rassurés, ces derniers évitent une trop forte dose de stress et peuvent se concentrer à leur activité et le développement ou la pérennité de leur entreprise. Mais, dans une économie où l’entrepreneuriat et le travail indépendant semblent être appelés à se développer au détriment du salariat protecteur, il faut espérer que les assureurs vont inventer de nouvelles réponses de protection de ces risques entrepreneuriaux personnels et professionnels. C’est un enjeu indéniable pour le succès de la dynamique entrepreneuriale.


1. Selon le rapport du CESE sur les « Nouvelles formes du travail indépendant » de novembre 2017.
2. Selon un rapport de l’OCDE sur l’entrepreneuriat de 2015.
3. Selon l’INSEE en 2017 l’âge moyen des créateurs d’entreprise individuelle est de 36 ans et la part des moins de 30 ans parmi eux augmente : elle est de 37% en 2017 contre 35% en 2016 et atteint même 50% dans les activités de conseils. Accéder au rapport.
6. Baromêtre de la prise de risque des entrepreneurs et indépendants, Opinion Way AGIPI, 2018.
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